Modernité endommagée (4) Art et philosophie

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أخر تحديث : الثلاثاء 11 أبريل 2017 - 10:02 مساءً
Modernité endommagée (4) Art et philosophie

Meknescity

Mohamed KHASSIF

La scission remarquée entre l’intelligentsia et les artistes de l’avant-garde picturale des années soixante, laisse croire qu’Abdallah Laroui adopte une conception passéiste de l’art, qu’il ne voit l’art que dans le réalisme qui traduit les préoccupations sociales et vise les aspirations du marocain. Certains peuvent accoler cette conception à un quelconque réalisme socialiste marxiste. Abdallah Laroui voit l’art du côté historique. Pour lui, les œuvres d’art sont celles qui joueront un rôle historisant. Ce sont des documents iconographiques auxquels l’historien peut se référer lors d’éventuels recherches.  Abdallah Laroui constate que l’art moderne marocain, par son abstraction stylistique est loin de réaliser cette tâche. (1)  

 « L’abstraction est notre grande lésion »*, répondait Laroui dans un entretien publié en 1988, dans la revue « Librement ». (2)

   « On doit distinguer ici entre le concept de la modernité et le concept de «mode» ou un concept de contemporanéité. Une longue histoire se trouve derrière l’art abstrait. C’est l’histoire mentale et spirituelle de l’Occident chrétien. Le nouveau n’est pas la modernité, ou du moins ne coïncide pas nécessairement avec elle. L’art abstrait est le résultat d’une évolution. Cet art est saisi au Maroc comme une technique et certainement pas comme une philosophie.

Ce que je constate à propos de la peinture abstraite au Maroc, c’est ce qui me désole pour le roman, l’absence d’un diagnostic (représentation), direct de la réalité. Après cinquante ou cent ans si on veut formuler une idée de ce qu’était le paysage marocain, de ce qu’était la nature marocaine, nous ne pouvons pas demander au dessin de nous aider. Quelle était la nature dans la banlieue de Rabat ou Casablanca ? Face à cette question le dessin restera silencieux »*(3).

Remarquons que Laroui dans ces propos a parlé de technique et philosophie. Dans un sens comme dans un autre Laroui a raison. L’abstraction telle qu’elle est adoptée par les artistes marocains manque de philosophie et de spiritualité si on reprend le concept de W. Kandinsky. Le support philosophique fait défaut, ce qui, peut-être menait l’expérience de la modernité des années 60-70 vers une voie sans-issue. Elle restait un “projet inachevé” suivant l’expression de Jürgen Habermas.

La réaction de Moulim Laroussi, était moins indulgente envers ces propos : « Ce qui m’intéresse dans la position de Laroui est son attachement à faire reculer la roue de l’histoire, (…) il demande aux artistes d’établir un passé dans un futur imaginaire pour le faire correspondre avec l’histoire de l’Europe. »*(4)

Personnellement, je n’ai pas l’intention d’entrer dans cette polémique ou être partie prenante de l’un ou de l’autre des auteurs, ce n’est pas mon but dans cet article. Cependant, il est utile de préciser deux choses :

  • On ne pas considérer les idées d’Abdallah Laroui et son analyse de l’art abstrait marocain indépendamment de son projet culturel global. « L’analyse du phénomène d’abstraction fait partie d’un projet visant à démanteler une partie de la mentalité de l’intellectuel arabe, jugée comme étant basée sur une pensée non historique, séparée de la réalité et incapable de la percevoir, grandit et développée sous des échecs du présent et des déviations du passés. »*(5)

  • Cette vision « rétro » est aussi commune chez des philosophes connus par leurs théories modernistes, notamment Hegel (1770-1831), Marx (1818-1883), Nietzsche (1844-1900) et Freud (1856-1939). Au moment où ils étaient pris comme théoriciens de l’avenir, ils tournaient le dos à ce qui se passait sur la scène artistique de leurs époques. Ils étaient accaparés par un retour nostalgique envers les arts des époques classiques.

Le poids et la dimension universels de ces penseurs restent jusqu’à nos jour très remarqués dans les domaines scientifique, philosophique et politique et leur statut dans la pensée esthétique est d’une grande importance, même si cette pensée nous semble caractérisée par un paradoxe oscillant entre le passé et le moderne. Théoriciens certes, de l’avenir et penseurs clé de la modernité, chacun dans son domaine, la philosophie, l’économie politique et la psychanalyse, mais en art, ils étaient conformistes.

 Hegel qui a prédit «la fin de l’art» dans son livre «esthétique», a souligné que l’art de son temps ne répondait plus aux aspirations spirituelles des individus, comme ce fut le cas dans les arts de l’Egypte Ancienne, la Grèce et le Moyen Age. « L’art ne fournit plus cette satisfaction que des besoins spirituels que des temps et des peuples anciens ont cherché en lui et trouvé seulement en lui…. L’art est pour nous, suivant le côté de sa plus haute destination, quelque chose du passé. De ce fait, il a perdu pour nous aussi sa vérité et sa vitalité authentique » (Est. I.). Pour Hegel, l’artiste prévalue davantage sur son sujet et son travail artistique, croyant qu’il s’est libéré de l’ensemble des conditions imposées par la nature propre à la forme et au contenu.  En raison de la possibilité de procéder à la rénovation, les artistes modernes, du début du XIXe siècle, qui se trouvaient sous peine de la répétition et la rumination, ne se contentaient plus de restaurer l’art qui a prévalu dans les époques antérieures et n’étaient plus obligés de traiter des sujets prédéfinis. Ils jouissaient d’une liberté que leurs ancêtres n’avaient pas connue.

On peut conclure que Hegel, qui n’a point été admirateur de l’art de son temps, n’a pas seulement annoncé la mort de l’art, mais la naissance de l’art moderne et de l’esthétique en tant que philosophie de l’art.

Marx qui a critiqué le manque d’ajustement d’Honoré de Balzac entre «l’homme conservateur », défenseur de la monarchie et « l’artiste avancé et progressiste» ne réussissait pas, lui-même, à enfuir cette situation équivoque. Son goût classique glorifiant les époques grecques anciennes et son estime pour Shakespeare et Goethe vont au moins souvent dans la direction opposée de ces convictions politiques et économiques.
Nietzsche aussi se trouvait corrompu par cette situation contradictoire. Ses goûts esthétiques classiques vont en contre-courant de ses perceptions philosophiques modernes. Son esthétique quoique novatrice dans le champ littéraire, elle restait classique dans les beaux-arts et inséparable des grandes formes traditionnelles du style grec.

Les considérations artistiques et esthétiques révèlent aussi un comportement antinomique, tout étrange de Freud entre cette nature régénératrice de la psychanalyse, sa contribution à travers l’analyse d’œuvres d’art(6), la compréhension de l’attitude créative et une tendance conservatrice classique. Freud a déclaré qu’il ne comprend rien dans le domaine de l’esthétique et que l’art est dépourvu de toute signification métaphysique ou religieuse. L’art n’est qu’une simple anesthésie.

On peut noter que cet analyste psychanalytique, contemporain de l’avant-garde artistique du début du 20ème siècle, ignorait tout sur les déconstructions formelles qu’a connues l’art abstrait. Plus que cela, Freud méconnaissait le mouvement surréaliste dont les recherches puisent leur légitimité dans l’inconscient et l’écriture automatique.

Cet attachement au classicisme et à l’esthétique idéaliste est l’ultime dénominateur commun entre Hegel, Marx, Nietzsche et Freud. C’est en fait, une sorte de nostalgie de ces temps anciens et envers le patrimoine de l’art occidental qui a prévalu entre la Renaissance et le XIXe siècle.

A l’époque de la vogue « tradition/modernité », Mohamed Abid Aljabri était dans les premiers pas de son projet culturel sur la pensé arabe. Son appui aurait pu être bénéfique pour « notre avant-garde artistique » comme l’était, par exemple celui d’Abdkbir Khatibi. Le support théorique culturel et philosophique manquait sérieusement à notre modernité artistique. Remarquons qu’il est rare de lire des écrits sur l’art ou l’esthétique émanant des mains d’un de nos penseurs philosophes, excepté une poignée de noms trop limitées.

Lors d’une conférence(7), Mohamed Sabila, spécialiste de la modernit, a parlé de tout sauf l’Art. L’Art ne tracasse-t-il pas la modernité ? La modernité ne tourmente-t-elle pas les artistes ?

 L’histoire prétend que la modernité est née dans un berceau artistico – littéraire. En 1863, Chartes Baudelaire (1821-1867) a utilisé le mot « moderne », dans un écrit critique, publié dans Le Figaro sur le peintre français Guys Constantin. Quelques années auparavant, Hegel parlait de « Temps modernes ». Ces temps qui retrouvent leurs normes en elles-mêmes, sans se référer à aucun modèle extérieur. Franchement cette idée de norme et références est sujette d’une étude plus approfondies.

Ajoutons aussi que le concept « Postmodernité » a été lancé en architecture, par le critique Charles Jenks, dans son ouvrage (The Language of Postmodern Architecture), pour traduire les différentes conceptions qui tentaient de critiquer le modernisme du   « Style International » représenté par le Corbusier et les architectes du Bauhaus, notamment Walter Gropius et Mies van der Rohe.

Une grande partie des philosophes modernes et contemporains ont abordé les problèmes de l’art et de l’esthétique: Kant et son esthétique transversale dans « la critique de la raison pure », Hegel et sa philosophie de l’art dans « Esthétique », Nietzsche et son « dionysiaque » (l’art a plus de valeurs que la vérité), Heidegger et son approche phénoménologique de l’œuvre d’art, les philosophes de l’Ecole de Frankfort notamment Théodore Adorno et sa théorie esthétique basée sur l’analyse critique des sciences sociales et Walter Benjamin avec son concept de l’Aura.  Cet Aura qui devient par la suite un concept capital pour la critique contemporaine de l’art.

N’est-ce pas Jean Baudrillard, philosophe, qui avançait que : « la majeure partie de l’art contemporain s’emploie exactement à cela : à s’approprier la banalité, le déchet, la médiocrité comme valeur et comme idéologie »(8) ?

Citons aussi les philosophes du postmodernisme français : Jean François Lyotard, Giles Deleuze, Jacques Derrida, Michel Foucault (esthétique de soi et sexualité), Jean Baudrillard (Objets et séduction). Les philosophes de l’esthétique analytique comme Dikie et Danto avec leur « institutionnalisation de l’art », Nelson Goodman (Langage de l’art).

 La liste est longue…

J’ai cité ces noms pour donner une idée au lecteur sur l’évolution de l’esthétique, cette spécialité que nous méconnaissons tous et qui est vraiment nécessaire pour forger un esprit d’artiste cultivé et intellectuel. Nos philosophes restent malheureusement loin de telles pensées. Il parait qu’ils ne portent aucun intérêt pour la philosophie de l’art, pourtant c’est une ” fille” légitime de la philo.

Nous vivons une pénurie…Pas d’écrits ! Pas de traductions !

Dans les pays arabes, Egypte, Syrie, Liban surtout, les choses se passent autrement. On a plein d’ouvrages d’esthétique traduits.

Comme disait Aljabri, « pour réussir notre modernité et l’égaler à d’autres modernités universelles, on doit porter une critique constructive et épistémologique à l’image de l’Autre que nous portons dans notre Esprit ». Et comment avoir une critique constructive et épistémologique si nous restons éloignés de ce que cet « Autre » a écrit ?

* Les fragments de textes portant un astérisque sont mes propres traductions de l’arabe. Dans ma retranscription de cet entretien, de l’arabe en français, j’ai fait de mon mieux pour rester fidèle aux idées de Laroui.

  • Abdellah Laroui – Islam et modernité, Ed. La Découverte, Coll. “Armillaire”, Paris, 1987.

  • Laroui, A – ” Eloge de l’in-quiétude «, in Librement, Regards. sur la culture Marocaine, no 1, 1988, 97 – 100.

  • Laroui, A. Idem.

  • مولي العروسي -» من الرسم الى الفلسفة”، مجلة الوحدة (المجلس القومي للثقافة العربية) عدد 70-71، ص ص17-23، 1990.

  • –   كمال التومي – ظاهرة التجريد في الرسم المغرب، إضاءات لموقف عبد الله العروي 

http://saidbengrad.free.fr/al/n9/8.htm  

  • Voir S. Freud, Le Moise de Michel-Ange. Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci     

  • – المفكر المغربي محمد سبيلا ضيف المنتدى الثقافي لوكالة المغرب العربي للأنباء، https://www.youtube.com/watch?v=KLYN6VNy7PQ

  • Jean Baudrillard, Le complot de l’art, in Libération, 20 mai 1996, reprint in le complot de l’art, Sens&Tonka, 2005, p. 53

  • Modernité endommagée (4) Art et philosophie

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